18 images / secondes.
Le titre de l'exposition photographique de Cécile Bortoletti fait explicitement référence à la pratique du cinéma. Pas de n'importe quel cinéma. 18 images secondes est la vitesse d'enregistrement des pionniers, les frères Lumière en l'occurrence, et tout le cinéma muet qui prend leur suite. Sur un versant plus personnel, c'est la vitesse de prise de vue du super 8 sans son, juste l'image, que Cécile Botoletti a beaucoup pratiqué avant et après être devenue photographe.
Pourquoi faire référence au cinéma, et à ce cinéma en particulier pour son exposition photographique? Conscient ou non, son choix renvoie à sa propre conception de la photographie qui ne serait pas image fixe mais image prise dans un mouvement plus ample. Les films sont pour la plupart tournés et projetés à 24 images par seconde. À 18i/s, on perçoit encore le scintillement, une vibration qui vous éloigne de l'illusion réaliste pour vous maintenir dans un autre état plus proche du rêve ou de la transe. Le son est inexistant ou conçu et diffusé à part, et cette absence crée paradoxalement une "musicalité" de l'image.
Superpositions, crash, déréalisation. La photographie Bortolettienne relève d'avantage de l'invocation que de la référence. Surprésence onirique d'une nature qui invite à l'artifice, au sacrifice, à l'incantation, le féminin y oscille entre sorcellerie et féerie. Praticienne et théoricienne avec le groupe Molokino d'un "expanded cinema" qui fait écho à Man Ray, Cecile Bortoletti y a inventé aussi une "expanded photography", où l'inspiration excède l'image qui n'est que la trace manifeste d'un rituel plus secret.
Chaque prise de vues est nourrie d'une histoire, une énigme qui affleure dans les images finales. Leur enchaînement témoigne de l'ambigüité d'un récit qui pourrait se révéler à tout instant dans la fulgurance mais reste en suspens, comme tapi dans l'ombre, en lisière.
18 images/secondes, référence à un cinéma abusivement taxé de "muet" parce que cinéma d'une autre sonorité, cinéma de la discrépance, cinéma musical, cinéma de l'enchantement contre le cinéma du bavardage et du commentaire, du rationnel et du naturalisme.
La photographie de Cécile Bortoletti est une cinématographie de l'envoûtement où le mouvement est saisi dans ses sortilèges, son oeuvre un film en montage perpétuel, déployé en images éparses, dont les contours secrets se métamorphosent pour chaque spectateur.
Roy Genty